08/04/2009

3.3.6 Croyances / Crwayances : La dame au pied de biche (légende)

41LouisBanneux8b

 

Quand il revint d'Allemagne, où il était allé avec son suzerain, le comte de Luxembourg, secou­rir Henri IV attaqué par ses sujets révoltés, le jeune Waleran de Bourcy ramena tristement ses hommes d'armes dans le manoir héréditaire, au milieu de la forêt d'Ardenne.

 

La guerre ne l'avait pas enrichi. Au contraire, pour équiper sa troupe, il avait dû aliéner plu­sieurs parcelles de son domaine et mettre en gage une partie de ses meilleurs bois. Or, il avait combattu dans un pays endiablé, ravagé depuis longtemps par des bandes et où l'on trouvait à peine de quoi subvenir aux premiers besoins. Et dans les régions moins dépour­vues, les soudards de Henri IV, passant tout d'abord, ne laissaient rien à grapiller aux auxiliaires du comte de Luxembourg. Waleran était abattu.

 

Mais un Ardennais ne s'abandonne pas à la désespérance. Comme les hêtres de sa montagne qui s'agrippent au schiste et dont les racines obstinées s'infiltrent pour puiser les moindres sucs nour­riciers, il s'appuie sur l'énergie vivace de son cœur opiniâtre et espère malgré tout. Waleran résolut d'acquitter ses dettes. Il vécut comme le plus humble de ses serfs. Au bout de deux ans, par des prodiges d'économie, il se trouva libéré ou à peu près.

 

Il ne lui restait plus qu'à satisfaire à une rente de deux perdrix de bois livrables, la veille de la Saint-Jean, au sire d'Houffalize, seigneur rapace et intraitable.

Une année que l'hiver avait été très rude, Waleran ne parvint pas à découvrir les perdrix de bois. Les nichées avaient-elles été détruites par les pluies froides du printemps? Ou bien les faucons faisaient-ils des ravages inaccoutumés? Ou encore quelque sortilège s'en mêlait-il? Les veneurs les plus experts de Bourcy juraient que le diable se mettait de la partie en faveur de ce mécréant d'Houffa­lize.

 

Toujours est-il que notre sire se désolait. Car il connaissait le caractère impitoyable de son créancier et redoutait les pires ennuis. Un soir qu'il revenait par un sentier de chevreuil à travers la forêt, il entendit un chant harmonieux qui tombait d'un rocher voisin.

Il leva les yeux.

 

Au-dessus de lui se tenait une créature ravissante : le visage souriait sous une cape de laine fine et les yeux d'ombre noire éclairaient doucement devant eux.

  Pour sûr, c'est une fée, dit-il à voix haute, mais se parlant à lui-même.

  Non, sire Waleran, répondit l'apparition, je ne suis pas une fée de la forêt. Je suis une jeune fille en chair et en os, gentille femme de Cologne en route pour un pèlerinage et qui me suis égarée.

— Gente damoiselle, dit Waleran, soyez la bienvenue dans mes-domaines. Puissiez-vous y apporter la joie et le bonheur !

  Vous paraissez en avoir besoin, Messire, répliqua l'appa­rition, si j'en crois votre démarche lasse et votre air morose.

Waleran, induit en confiance, lui conta son ennui.

  N'est-ce que cela? A cent pas d'ici, du côté du Gros Bois, j'ai rencontré tout à l'heure une compagnie de perdrix. Vous les trouverez aisément, ajouta-t-elle, persuasive.

Le sire y courut.

 

Deux flèches décochées avec adresse lui fournirent la matière de son tribut.

Cette année-là encore le seigneur d'Houffalize reçut la rede­vance exigée.

Sa dette payée, Waleran ne se jugea pas quitte envers l'étran­gère. Il l'avait invitée au manoir, la comblait de prévenances et de menus cadeaux, organisait des fêtes rustiques en son honneur et, finalement, lui demanda sa main.

— Vous m'avez sauvé, disait-il, de mon créancier. Sauvez-moi maintenant d'un autre danger plus terrible que le premier.

  De quel danger parlez-vous?

— Du danger de vous perdre ; car il me semble que votre départ ferait la nuit dans ma forêt et la mort dans mon cœur.

 

Elle paraissait heureuse de cet hommage attendu. Pourtant, un pli d'ombre creusait d'amertume les commissures des lèvres. Elle murmura toute mystérieuse :

  Je deviendrai votre femme, sire Waleran, si vous me pro­mettez de ne jamais prononcer un nom sacré devant moi.

— Je vous le promets volontiers, ma dame, déclara sans hésiter l'amoureux follement épris.

On célébra la noce. Malgré la pauvreté du sire de Bourcy, elle fut magnifique, sans que personne pût deviner d'où venait l'argent. Aussi bien, nul vassal ne s'enquit de ce problème. Waleran lui-même ne se souciait pas de quelle manière il paierait les frairies qui durèrent trois jours. Il fut fort étonné quand il apprit que tout était soldé. Il crut à un enchantement.

 

Hélas ! cette union si pleine de promesses ne lui apporta que malheur.

Le pasteur de Bourcy, qui se flattait de posséder dans sa nou­velle paroissienne un modèle de toutes les vertus, constata vite que cette fille du nord était une affreuse païenne. Jamais elle ne mettait le pied à l'église. Et parce que son époux avait pris l'engagement de ne prononcer devant elle aucun nom sacré, il s'abstenait de lui faire des remontrances qui auraient violé sa parole.

 

Les manants la vouaient aux gémonies. Elle les obligeait à battre, la nuit, l'eau de l'étang de Macar, pour réduire au silence les grenouilles dont les coassements l'empêchaient de dormir. Elle se montrait dure avec ses servantes, sévère envers les hommes d'armes, âpre au gain dans les exigences des services féodaux. On en. jasait à voix basse dans les veillées. Et les vieilles qui revenaient de fagoter les branches mortes, évitaient les chemins du château et se signaient lorsqu'elles apercevaient au loin la silhouette d'une écuyère emportée dans une folle chevauchée.

 

Waleran lui-même ne se reconnaissait pas. De bon qu'il était jadis et pitoyable aux miséreux, on le voyait sombre et revêche à présent, et l'on attribuait à l'influence et aux conseils de la méchante femme les mesures tyranniques qu'il prenait contre les braconniers, les maraudeurs, voire les pauvres gens.

 

Il est vrai que le sire de Bourcy supportait mal le joug de son épouse.

Il s'étonnait parfois des vacarmes nocturnes qui troublaient.son sommeil, et de se réveiller le corps meurtri, comme après une bas­tonnade.

Il se souvenait avec angoisse de la promesse faite si inconsidé­rément avant son mariage. Quel mystère se cachait donc dans ces yeux noirs? Quel abîme se creusait dans cette âme troublante?

 

Le sire  de Bourcy s'inquiétait.

Il patienta néanmoins, mettant toutes ses complaisances en ses deux fils Waleran et Othon qui le consolaient de ses soucis.

Un jour, voyant un de ses chiens se précipiter sur un autre et l'étrangler :

  Sainte Vierge Marie ! s'exclama-t-il en manière d'impré­cation .

Il n'avait pas fini de prononcer ce nom sacré, que sa femme fut enveloppée de flammes et disparut, avec un grand cri, laissant une fumée noire et une forte odeur de soufre.

  Mon Dieu ! mon Dieu ! reprit le sire, j'ai oublié mon ser­ment .

  Vade rétro, Satanas ! jetaient les deux jeunes gens frappés d'une crainte effroyable.

 

Le pasteur appelé en toute hâte affirma que cette fin ne l'éton-nait pas, qu'il avait depuis longtemps discerné dans la dame du manoir 'les caractères d'une présence diabolique,; que le sire de Bourcy et ses deux fils avaient à se purger de cette alliance avec l'enfer, qu'ils partissent donc pour la croisade en terre sainte afin de maintenir intacte leur devise : « Fidélité et honneur ».

 

Le baron obéit.

Ses deux fils armés chevaliers, il prit la croix et les emmena pour l'expédition de délivrance. Il voulait surtout, en s'éloignant de ses forêts ancestrales, se délivrer et délivrer ses enfants du souvenir de la dame aux pieds fourchus, sa femme, leur mère, et affranchir leurs âmes de l'emprise de l'enfer.

 

Il périt avec Othon sous les coups des infidèles.

Seul, son fils Waleran parvint à regagner Bourcy. Sa noble maison ne s'y éteignit qu'au dix-septième siècle.

 

 

Louis BANNEUX

 

in : VW 1924-1925, p.471-474

 

 

 

 

11:02 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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